Christine
Coblentz
«Il faut toujours porter en soi du chaos pour enfanter une étoile
dansante. » Christine Coblentz ne contredirait pas Nietzsche car il s'agit
bien toujours pour l'artiste de partir d'un chaos, d'un désordre - chaos
de formes ou d'émotions- qui peut se cristalliser dans une nouvelle configuration.
Mais parler de désordre c'est encore mal dire car qu'est-ce que le désordre
sinon une idée vide à laquelle aucune réalité ne répond. Le désordre n'existe
pas, il est simplement l'expression de la déception devant un ordre auquel on
ne s'attendait pas, un ordre qui répond à un autre principe que celui que l'on
souhaite. [ ...] Il s'agit donc toujours de partir d'un ordre pour en
fomenter un autre. Autrement dit, changer de regard, prendre un objet ou un
élément, le sortir de son contexte et lui donner une nouvelle vie.
Christine Coblentz répète volontiers qu'elle ne peut pas travailler s'il n'y a
pas au départ une émotion forte, une impulsion, une sorte de choc qui déclenche
un processus de destruction ou de construction de formes. Rien de prémédité
seulement une mise en route par une « occasion » offerte, qu'il faut
« saisir par les cheveux » comme le disaient les anciens, pour
pouvoir l'exploiter. L'œuvre sera réussie non pas lorsque le spectateur
retrouvera la même émotion mais lorsqu'il se laissera porter dans cette zone où
naissent les émotions. [ ...]
Il faut donc se laisser
entraîner par l'artiste qui veut tirer le spectateur vers quelque chose qui est
là dès le début, mais qui n'est pas perçu, pas pleinement achevé, et qui se
résoudra seulement à la fin. Et qu'on ne parle pas de manipulation ou de
parcours didactique, il s'agit seulement de la mise en scène d'un parcours. Si
le spectateur « se fait avoir » tant mieux car, en art ne s'agit-il
pas toujours de « se laisser faire » ? Car le défi n'est-il pas
toujours de stimuler le désir de l'autre en créant des ambiguïtés ou même des
malentendus ?
Eliane Burnet, Directrice du Département de Philosophie de l'Université de Savoie